Dans le cadre des cours d’EFCK (Éléments Fondamentaux de la Cultures Kanak), des élèves de 1G7 ont imaginé et rédigé, en petits groupes, des histoires à la manière des contes océaniens.
Qatre föe, la gentille tortue guide du platier de Pandop, à Koumac
Il était une fois, en Nouvelle-Calédonie, à Koumac, sur le platier de Pandop. Par une belle matinée d'été, le soleil scintillait sur les flaques claires, les coquillages brillaient comme des étoiles et l'air sentait bon le sel et le sable chaud. Deux frères avaient été missionnés par leurs parents pour pêcher poissons et crabes.
Ipië[1], le petit frère, marchait pieds nus, attentif à ne pas écraser les bernard-l'ermite : il était humble, doux et attentionné. Atrekënö[2], l'aîné, le suivait à grands pas pressés ; plus grand et plus fort, il était aussi avare, jaloux et cruel. Soudain, Ipië aperçut une vieille tortue verte qui avançait lentement entre les patates de corail. Elle se nommait qatre föe[3]. Sa carapace usée comme un vieux galet, affaiblie par les années, elle leur proposa pourtant gentiment : « Suivez-moi, mes enfants ; je connais les meilleurs endroits où trouver crabes, coquillages et beaux poissons. »
Bientôt, le panier d'Ipië déborda de belles prises. Atrekënö, vert de jalousie, chuchota : « Retournons cette tortue sur le dos et vendons-la au marché ! » Ipië fut horrifié : « Qatre föe nous a aidés ! La trahir serait une honte que jamais l'océan ne pardonnerait. »
À peine ces mots prononcés, le ciel s'assombrit et la marée monta brusquement. Les esprits du vent et de la mer, témoins de l'ingratitude d'Atrekënö, soufflèrent une vague puissante : elle remit qatre föe sur ses pattes et entraîna le grand frère, tremblant, dans une mare profonde. Effrayé, il implora le pardon de la vieille tortue. Sans rancune, qatre föe lui sourit doucement et le guida sain et sauf jusqu'au rivage.
Depuis ce jour, les deux frères pêchent côte à côte sur le platier de Pandop, partageant leurs prises avec joie. Et l'on dit que qatre föe, la gentille tortue verte, veille toujours sur les enfants de Koumac, prête à guider ceux qui ont le cœur bon.
Celë hi [4]« la rancune n’est que la preuve d’une faiblesse » et « la gentillesse est la plus grande des forces ».
[1] Ipië, en drehu : « humilité »
[2] Atrekënö, en drehu : « malhonnête »
[3] Qatre föe, en drehu : « vieille femme »
[4] Celë hi : « c'est ainsi que »
Il y avait dans une forêt de Hienghène une tribu où le chef, Hen[1], commençait à se faire vieux. Il décida alors de léguer sa place et convoqua ses deux fils.
Tout d’abord Hnimina[2], l’aîné, attentionné et intelligent, adorait s’occuper des anciens et toute la tribu l’aimait. Au contraire, le cadet, Isi, était violent, envieux et très jaloux. Leur père, connaissant les caractères de chacun, nomma alors l’aîné futur chef de la tribu.
Isi[3], apprenant la nouvelle, fut fou de rage et de jalousie. Un beau jour, dans l’idée de se venger, il envoya son frère cueillir des plantes médicinales dans la forêt profonde pour soigner un ancien. Hnimina accepta, prit son panier et s’enfonça dans les bois. Après une après-midi de cueillette, il décida de rebrousser chemin mais se rendit vite compte qu’il était perdu.
La nuit tombée, il décida de dormir. Au milieu de la nuit, un étrange murmure le réveilla. Le vent faisait danser les feuilles des arbres et une lumière blanche apparaissait entre les fougères. Tremblant, Hnimina aperçut alors les esprits de la forêt. Ils l’entourèrent silencieusement avant que l’un d’eux ne prenne la parole :
— Jeune homme, ton cœur est pur, mais pour retrouver ton chemin tu devras faire preuve de courage, de sagesse et de bonté.
Le lendemain, les esprits lui imposèrent plusieurs épreuves. La première consistait à partager le peu de nourriture qu’il lui restait avec un vieil homme affamé qui se trouvait au bord d’une rivière. Sans hésiter, Hnimina donna tout ce qu’il possédait.
Pour la deuxième épreuve, il dut traverser une rivière agitée afin de sauver un enfant coincé sur un rocher. Malgré la peur et la fatigue, il plongea dans l’eau glacée et ramena l’enfant sain et sauf.
Enfin, les esprits lui demandèrent s’il souhaitait devenir chef pour le pouvoir et la richesse.
Hnimina répondit humblement :
— « Un chef doit servir son peuple avant de se servir lui-même ».
Les esprits furent satisfaits de ses réponses. Ils lui indiquèrent alors le chemin du retour et lui offrirent leur protection.
Pendant ce temps, dans la tribu, Isi était devenu chef à la place de son frère. Mais il dirigeait avec colère et égoïsme. Les anciens étaient abandonnés, les récoltes devenaient mauvaises et des disputes éclataient chaque jour entre les habitants. Peu à peu, la tribu sombra dans le désordre et la tristesse.
Après plusieurs jours de marche, Hnimina retrouva enfin son village. Les habitants, surpris et heureux de le revoir vivant, vinrent immédiatement à sa rencontre. Hen, son père, le serra dans ses bras, les larmes aux yeux.
Très vite, Hnimina comprit les manigances de son frère. Devant toute la tribu, il révéla ce qu’Isi avait fait. Honteux, le cadet baissa la tête. Pour la première fois, il reconnut ses fautes et demanda pardon à son frère ainsi qu’au peuple.
Hen décida alors de rendre sa place légitime à Hnimina, qui devint chef de la tribu. Grâce à sa sagesse et à sa bienveillance, la paix revint peu à peu dans le village. Isi, sincèrement désolé, fut pardonné par tous et apprit enfin à ne plus laisser la jalousie guider son cœur.
C’est ainsi que depuis ce jour, les anciens racontent encore cette histoire aux enfants de la tribu afin de leur rappeler que l’homme supérieur est celui qui fait preuve de bienveillance envers tous, sans égoïsme ni favoritisme.
[1] Hen : le chef
[2]Hnimina : le bien-aimé
[3] Isi : la guerre
Il était une fois, dans la grande forêt humide près du lac de Yaté en Nouvelle-Calédonie, un jeune margouillat nommé « Othing[1] » passait ses journées à courir entre les racines des banians et les fougères géantes. Malgré sa petite taille, il avait un cœur généreux et aidait souvent les autres animaux de la forêt. Non loin de lui vivait « Ecatren[2] », un grand cagou à la haute crête grise. Fier de sa taille et de ses grandes ailes, il se croyait supérieur à tous les habitants de la forêt. Il aimait se moquer des plus petits animaux et refusait toujours de partager quoi que ce soit.
Par une chaude après-midi nuageuse du mois de novembre, « Othing » s’approcha du lac de Yaté pour s’hydrater. L’eau était fraîche et calme. Alors qu’il buvait tranquillement, « Ecatren » arriva en frappant le sol de ses longues pattes.
— Écarte-toi de mon lac ! cria le cagou d’une voix arrogante.
Sans attendre de réponse, il poussa violemment le petit margouillat avec ses ailes puissantes. « Othing » roula sur les pierres humides et se blessa à la queue. Les autres animaux de la forêt, les roussettes, les nautous et même les tricots rayés observèrent la scène avec tristesse.
— Tu ne devrais pas traiter les autres ainsi, dit une vieille roussette.
Mais « Ecatren » éclata de rire.
— Je suis le plus fort ! Je n’ai besoin de personne !
Blessé dans son corps et dans son cœur, « Othing » retourna dans la forêt sans répondre. Lorsque la nuit tomba, de lourds nuages noirs recouvrirent le ciel. Le vent se leva et une pluie torrentielle s’abattit sur la forêt. Les rivières débordèrent et les eaux du lac de Yaté devinrent furieuses. « Ecatren », resté près du lac, fut soudain emporté par le courant. Le grand cagou battait des ailes dans tous les sens, mais il ne savait pas nager.
— À l’aide ! Sauvez-moi ! criait-il en luttant contre l’eau.
Les animaux l’entendirent, mais beaucoup détournèrent le regard.
— Pourquoi aider quelqu’un qui nous méprise ? murmura un nautou.
Au milieu de la tempête, une vieille tortue de terre sortit lentement de sa cachette. C’était « Nyipi[3] », la sage tortue de la forêt. Son regard était calme et rempli d’expérience.
— Aucun être vivant ne mérite d’être abandonné, dit-elle d’une voix douce. Même les cœurs orgueilleux peuvent changer. Puis elle appela « Othing ». Le petit margouillat arriva malgré sa blessure. « Nyipi » lui demanda ce qui s’était passé. « Othing » raconta comment le cagou l’avait humilié quelques heures plus tôt. La vieille tortue hocha lentement la tête.
— Tu peux choisir la colère… ou montrer la grandeur de ton cœur.
Le margouillat réfléchit un instant en regardant le lac déchaîné. Finalement, il déclara :
— Si nous le laissons mourir, nous deviendrons semblables à lui.
Alors, avec l’aide des autres animaux, « Othing » organisa le sauvetage. Les roussettes apportèrent des lianes solides, les nautous poussèrent de gros morceaux de bois et les tricots rayés aidèrent à maintenir le radeau entre les vagues. Sous la pluie battante, le petit margouillat guida tous les animaux jusqu’au cagou prisonnier des eaux. Ensemble, ils réussirent à le tirer hors du lac. Épuisé et tremblant, « Ecatren » resta silencieux pendant un long moment. Puis il baissa la tête devant « Othing ».
— Pourquoi m’avoir sauvé… après tout ce que je t’ai fait ?
Le margouillat répondit simplement :
— Parce qu’aucun être ne peut vivre seul dans la forêt. Un jour ou l’autre, chacun a besoin des autres. Le grand cagou sentit alors la honte envahir son cœur. Pour la première fois, il comprit que la force ne venait ni de la taille ni de la puissance, mais de l’entraide et du respect.
Depuis ce jour, « Ecatren » changea de comportement. Il partageait désormais les points d’eau, aidait les plus petits animaux et écoutait les conseils de « Nyipi ». Dans la forêt du lac de Yaté, tous vécurent en harmonie. « Celë hi »[4] l'union fait la force, et même le plus puissant a toujours besoin des autres.